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Chroniques de la Sorbonne

Mardi 19 septembre 2006
      Hier, en cours de stylistique, la prof nous a donné un exemple de prototype et un autre de stéréotype (chaque lexie se définissant dans la conscience collective par un certain nombre de traits stéréotypés, tenez-vous le pour dit).
    "Si je vous demande de me citer un fruit, quel est celui qui vous vient le premier à l'esprit ?" commence-t-elle de sa voix aiguë dans le micro. Du fond de l'amphi Champollion nageant dans une odeur de pieds, au deuxième sous-sol, 16 rue de la Sorbonne, l'évidence s'impose à moi : une orange.
    Des voix s'élèvent au premier rang, je tends l'oreille, (qu'est-ce qu'ils ont dit ?), la prof les reprend : "Une pomme, bien sûr !".
    Ah... bon.

    Deuxième question : "Et si je vous demande de caractériser un oiseau, vous me direz quoi ?".
Je pense instantanément : il chante !
"Il vole !" rétorque tout haut la prof."Et pourtant, continue-t-elle, il y a des oiseaux qui ne volent pas, les autruches par exemple. A contrario, c'est de ce stéréotype que Baudelaire tire le thème de "L'Albatros", l'oiseau dont on se moque parce que "ses ailes de géant l'empêchent de marcher".".
   
    A croire que je n'ai pas le même "inconscient linguistique collectif" que les autres. Je comprends tout-à-fait qu'on puisse penser d'abord à une pomme (la pomme de la discorde, la pomme du jardin d'Eden, la pomme d'Adam, la pomme d'amour, la compote de pomme Andros...). J'ai un peu plus de mal avec "l'oiseau vole" malgré les pigeons du Luxembourg et malgré Baudelaire (pardon !). Pour moi, les oiseaux sont invisibles, ils chantent cachés dans les orangers de mon jardin au Maroc, tôt le matin.

    Comme par hasard, j'ai rangé mes notes de cours dans un dossier qui a déjà servi pour ma demande de naturalisation française. Sur la couverture cartonnée jaune vif, le mot "Nationalité" est griffonné en petit, au stylo bic bleu, de mon écriture irrégulière.

    Je ne parle que français, mais je suis Etrangère.

Par Etrangère
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Mercredi 22 novembre 2006
    Des touristes bruyants et enthousiastes, après avoir échappé à la vigilance des gardes,  essaient parfois de prendre des photos de l'amphi Richelieu, circulaire, en bois, avec balcons et fresques comme à l'opéra. Mais je préfère l'amphi Descartes. On n'y est pas spécialement mieux assis (encore qu'il y ait de courtes tables aux premiers rangs, pas du tout adaptées à des format A4) mais l'inclinaison de haut en bas, vers le professeur, intensifie le vertige des cours de grammaire.
    On s'attendrait presque, lorsqu'on lève les yeux pour voir l'expression du maître faisant une fine plaisanterie de médiéviste, à le découvrir en toge et coiffe assortie. Au lieu de cela, costume sombre de marque avec boutons de manchette, grand manteau de cachemire bleu foncé et écharpe rouge  négligemment jetés sur le vaste bureau en bois. Sa voix porte et module comme celle d'un homme politique, nous entraînant vers des régions insoupçonnées de l'histoire des auxiliaires être et avoir.
     J'apprends aussi, d'abord sans grande passion, qu'en français moderne, nous n'éprouvons pas la nécessité de formuler la progressivité du procès. Alors que l'anglais utilise la forme en -ING : "I'm singing", le français dira "je chante" pour "je suis en train de chanter". Mais la langue du XIIIème siècle aimait à spécifier l'aspect duratif du présent, d'une jolie façon : "Je vais chantant".
    Je vais chantant. N'est-ce pas ravissant ?
"Il est trop fort, ce prof", déclare mon voisin à la fin du cours.
Je m'exclame, un brin snob : "C'est
métaphysique !".
   
    Je me demande si la Sorbonne ne déteint pas sur ma façon de parler. Déjà que j'étais pas mal collet monté...
   

Par Etrangère
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