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L'université de botanique (un monde de lapins)

Samedi 9 février 2008 6 09 /02 /Fév /2008 23:42

    Au dernier mot que prononça Cancanet, Ali Newman se leva lentement, et, sans  regarder personne, se dirigea tranquillement vers la porte.
"Pas un geste, Lapinet ! "s'écria le commissaire, dégainant son arme (un lance-petit-pois de gros calibre).
Mais Ali (ou était-ce Martin Lapinet, comme le croyait Cancanet ?), pris de l'étrange instinct de survie de l'animal aux abois, bondit à droite, à gauche, ouvrit la porte et se mit à sauter vers la forêt comme un lapin de garenne. Il disparut en un instant, laissant dans les pupilles du commissaire l'éblouissement d'une tache blanche surgissant des herbes et des tulipes mauves.
"Attrapez-le !" rugit le commissaire, se ruant dehors. Charles le suivit gauchement, tentant quelques bonds de lapins peu athlétiques, la technique traditionnelle de vélocité quadrupède ayant été délaissée depuis longtemps au profit de la course à deux pattes dans les écoles de police.
Marguerite elle aussi se mit à courir après les deux policiers.
"Où allez-vous ? lui cria Mana Silence restée sur le palier du terrier-bâtisse.
- Chercher Martin ! répondit Marguerite en retenant son chapeau sur ses oreilles, poussé par un vent contraire.
Les rubans roses de son chapeau lui fouettaient le museau, mais, bien que douillette,  elle n'avait qu'une idée fixe : retrouver Martin, lui enlever son ridicule appareil dentaire de faux détective, et l'embrasser.
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Samedi 19 janvier 2008 6 19 /01 /Jan /2008 21:51
    C'était le commissaire Cancanet, accompagné de son assistant, Charles. Mana Silence, un peu interloquée par cette intrusion, les conduisit vers le centre du salon, où ils saluèrent Ali et Marguerite, puis prirent place, le commissaire dans un fauteuil en velours vert, et Charles dans une chaise à bascule.
"Cinq lapins dans un terrier, remarqua Cancanet de sa voix nasillarde, ce ne serait pas un titre de roman policier, par hasard ?"
Les autres lapins se regardèrent d'un air perplexe, mais Cancanet continua de s'enfoncer : " Vous aimez les romans policiers, mademoiselle Marguerite, n'est-il pas vrai ?
- Pas spécialement, répondit Marguerite en fronçant un sourcil interrogateur au-dessus de son oeil gauche.
- Mais... vous n'étiez pas en train de lire un roman, dans le train ?
- Un roman ? Pas du tout. Tout ce que j'ai dans mon sac, c'est un livre de recettes.
- Très bien, très bien... dit le commissaire d'un air gêné, c'est comme ça qu'on avance..."
Il s'éclaircit la voix et reprit : "Figurez-vous que nous avons des éléments nouveaux dans l'enquête. Absolument nouveaux, répéta-t-il, satisfait de voir que cet adjectif avait transfiguré le visage de ses interlocuteurs, soudain figé dans l'attente. J'ai reçu, figurez-vous, un coup de fil du médecin légiste, Renart Flemming, qui est rentré de l'hôpital. On lui a enlevé son plâtre, hé hé."
"Et alors ? s'impatienta Mana Silence.
- Et bien, figurez-vous que Renart Flemming a décongelé les corps des victimes, et nous voilà dans une bien drôle de soupe de nouilles : d'abord, alors que nous avions trois cadavres, ceux de Salsifis, de Silence, et de Lapinet, Renart n'en a retrouvé que deux !
- Oh ! s'exclamèrent en choeur les lapins.
- Est-ce que cela veut dire que quelqu'un a volé le troisième corps ? demanda Marguerite.
- C'est encore plus pervers que cela : car ce n'est pas tout. Si l'un des cadavres était en parfait état, grâce à l'installation particulièrement performante du Grand Congélateur, le deuxième, hélas, une fois décongelé, révéla, sous les bandelettes blanches, un état de putréfaction avancée. Vous souvenez-vous, Marguerite, de cette "odeur de la mort" qui vous avait particulièrement frappée ?
- Et alors ? s'impatienta Mana Silence.
- Et alors, comme je le dis toujours, le plus important, c'est de conserver la chaîne du froid. Puisque cette règle élémentaire n'a pas été respectée, force est de constater qu'un événement extérieur est venu bouleverser l'ordonnancement rigoureux de la Boucherie communale (c'est-à-dire la morgue, pour ceux qui ont du mal à suivre).
- Que voulez-vous dire ? demanda le détective Ali d'une voix un peu plus claire que d'habitude."
Le commissaire Cancanet exultait, il tenait enfin son public :
"Je veux dire, Monsieur le détective sorti de nulle part, que le deuxième cadavre, c'est-à-dire, n'est-ce pas, celui de Benoît Silence, a été volé par le Dépouilleur, puis recouvert de bandelettes blanches, de manière à cacher le début de décomposition qui l'affectait ; une fois que la momie eut fait son office, faisant croire à une troisième victime dans le domicile même de Martin Lapinet, elle a bien entendu été envoyée à la Boucherie, et recongelée dans l'attente du médecin légiste. Visiblement, le dépouilleur savait pertinemment que Renart Flemming était en arrêt de travail, et en a profité : personne n'allait se fatiguer à fouiller dans les tiroirs du Grand Congélateur pour voir si un cadavre avait été volé ! Mais voyez-vous, il avait oublié un précepte simple : ne jamais recongeler un produit dégelé !
- Mais c'est insensé ! se révolta Marguerite. Qui voudrait voler un cadavre pour le mettre dans ma maison, en faisant croire que Martin est mort ?
- Et si, tout simplement, Martin Lapinet était le Dépouilleur, et voulait faire croire à sa mort pour échapper à la justice ? triompha le commissaire.









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Jeudi 10 janvier 2008 4 10 /01 /Jan /2008 14:45
Marguerite avait repris ses esprits et buvait à petites lappées un chocolat chaud onctueux préparé par Mana Silence. Cette dernière avait le front soucieux et tous ses traits semblaient tirés vers le haut. Après avoir longuement réfléchi, en marchant de long en large devant la cheminée, Ali Newman prit une grande inspiration, et exposa aux deux lapines ses provisoires conclusions :
"D'une part, dit-il de sa voix enrouée, tout s'éclaire : Benoît Silence, épris de Marguerite, s'en prend aux amants de celle-ci, au sens classique s'entend - non pas ceux qui partagent sa couche, mais ceux qui voudraient la partager - et écrit un poème "A Marguerite" évoquant un probable regard mystique échangé entre les deux anciens étudiants en Botanique, et qui serait à l'origine de cette dévastatrice passion.
D'autre part, nous nous trouvons face à un certain nombre d'incohérences et d'obscurités. Premièrement, faut-il considérer qu'Edmond Salsifis, l'illustre professeur retrouvé dépouillé dans l'amphi Poil de Carotte, était amoureux de Marguerite ? Sans préjuger des pouvoirs de séduction de ladite lapine, l'écart d'âge et l'absence de relations connues entre eux suscite l'interrogation. Deuxième problème : Martin Lapinet est-il véritablement mort ? Sa compagne ici présente, vous-même, chère Marguerite, en doute fortement, et m'a même chargé de le retrouver. Troisièmement, et ce n'est pas la moindre des objections : Benoît Silence est mort ! Il est la troisième victime du dépouilleur !  Où ne serait-ce qu'un leurre ? Etait-ce son cadavre, etait-ce celui d'un autre ?
En résumé, avant même de nous demander "Qui est l'assassin ?" il faudrait revenir à la question "Qui sont les morts ?". "
- Parce que vous n'avez pas été fichu d'identifier les victimes ? grommela Mana Silence.
Trois coups frappés vigoureusement à la porte d'entrée interrompirent la conversation.

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Jeudi 13 décembre 2007 4 13 /12 /Déc /2007 21:25
    "La pauvre enfant a eu trop d'émotions..." murmura Mana Silence en lui passant un chiffon mouillé sur le front. La fourrure douce de Marguerite se hérissa légèrement sous le froid, mais la jeune lapine n'ouvrit pas les yeux. Elle avait une très légère conscience d'exister encore, mais n'était pas sûre de vouloir revenir. C'était bon, l'entre-deux. Pourquoi quitter la légèreté des pas et des mots prononcés en rêve pour ce monde pourri d'universitaires qui s'entretuent en buvant du thé ? Ce Benoît Silence, pourquoi ne pas l'avouer, elle l'avait toujours su, su quoi ? Su qu'un jour, elle devrait affronter la tourmente. Elle n'y était pour rien. Elle n'avait rien voulu déclencher. Mais pourquoi le minutage du destin avait-il, de rouages en rouages, préparé leur rencontre, la naïveté de Benoît prêt à aimer n'importe qui, et elle, à ce moment, présente, dans ce couloir de l'Université de Botanique ? Il lui avait volé son image, il avait pris un morceau d'elle, pieusement mais en voleur, et maintenant des bouts de son nez, de ses oreilles, de ses yeux grands ouverts nageaient dans le coeur, les oreilles, le bout des moustaches de Benoît. C'était si incongru d'appartenir à quelqu'un de cette manière involontaire, mais on ne peut pas contrôler les gens pour lesquels on existe. Voilà Marguerite qui se demande pour combien de lapins elle existe, et la somme n'est pas colossale. Et dire qu'elle voudrait disparaître encore plus de la conscience des autres lapins, qu'on la laisse tranquille dans l'éther des lapines endormies.
    La voix de Martin soudain au-dessus de ses pensées : "Madame Silence, dit-il en s'adressant à la vieille lapine au chevet de Marguerite, que pensez-vous réellement de votre petit-fils ? N'avez-vous jamais pensé qu'il pouvait être...
- L'assassin ? dit Mana Silence calmement. J'y ai pensé, bien sûr. Mais autant je comprends qu'il ait tué Martin Lapinet, l'amant de Marguerite, autant je ne vois pas pourquoi il se serait attaqué aux autres universitaires. Ali Newman, contredisez-moi si vous le pouvez."
"Ali Newman, Ali Newman... prononça en pensée Marguerite, toujours les yeux fermés et l'esprit tournoyant. Pas du tout... C'est mon Martin, c'est sa voix entre mille, le gredin ! Il croit que je dors, et ne contrefait plus sa voix. Méchant acteur !"
"Regardez, elle sourit" dit Mana Silence en désignant Marguerite de sa patte gauche.


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Vendredi 16 novembre 2007 5 16 /11 /Nov /2007 19:13
Pendant qu'Ali Newman et Madame Silence parlaient, Marguerite s'était mise à jeter un oeil sur les livres de la bibliothèque. Elle s'était arrêtée sur un grand cahier relié et tournait les pages avec lenteur.
- Ah ! Les poèmes de Benoît ! grommela la grand-mère. Vous en pensez quoi ?
- J'aime bien, dit Marguerite sans hésiter. Il y en a un : "Vision du soir" qui est plutôt marrant.
- Il s'était mis à boire à ce moment, dit la vieille Silence en devenant grise et rabougrie.
C'était pour ça la "nuit alcoolique".
- Ah !..
- Oui, cela a un sens, vous savez, et "carotte", "tomate" et "sac plastique", cela un sens aussi. C'était pas un niais, mon petit-fils.
- Ah ! Vous savez ce qu'il voulait dire ?
- Vous le savez mieux que moi, Marguerite.
- Je vous assure que...
- Lisez plutôt celui à la fin du cahier. Lisez-le tout haut.
Marguerite retourna toutes les pages avec son index, puis les ausculta à rebours. Elle trouva le dernier poème, couché proprement à l'encre bleue sur la page blanc cassé.
"A Marguerite", commença-t-elle à lire d'une voix inquiète.
"Ce n'est pas ton absence qui me fera fléchir
Ce n'est pas la distance que tu mets entre nos...entre nos quatre oreilles
Qui éteindra le feu de la merveille
Né d'un regard offert sans réfléchir

L'amour est un don que tu ne peux reprendre
Nos coeurs sont pris comme lièvres au collet
Et tu as beau ne pas décoller
Tes lèvres au baiser tendre

Je suis là. Vois-tu le sang sur le chemin ?
Pourquoi crois-tu donc être en deuil ?
Tes amants, unis dans le cercueil
Y laisseront la peau un à un "

Le cahier glissa des pattes tremblantes de Marguerite, la lapine chancela, puis tomba, inanimée, dans les bras secourables d'Ali.




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Mercredi 14 novembre 2007 3 14 /11 /Nov /2007 20:34


La pluie met un rideau léger
Que transperce un rayon de lune
Sur l'étal de l'épicier
Une tomate, une

Carotte et un sac plastique font
La ronde des légumes mélancoliques
Sur fond
De nuit alcoolique






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Samedi 3 novembre 2007 6 03 /11 /Nov /2007 22:09
    "Imaginez un lapineau aux yeux bruns innocents, et des taches du même brun sur sa fourrure claire. Petit déjà, Benoît avait des longs cils mélancoliques qui lui donnait l'air triste d'un lapin adulte. Ou c'était la pupille, trop dilatée, qui me faisait dire : Arrête de me regarder bêtement, Benoît ! Fais quelque chose, Benoît !
    Mon petit-fils... Je crois qu'il a toujours cru qu'il serait malheureux, pourtant, vous pouvez me croire, sa mère lui a donné la meilleure éducation qui soit, dans un terrier-bâtisse, vous pensez ! J'étais pas mécontente, au début, quand elle a déniché son lapin de la haute, un vrai mari sur mesure, gentil et riche et tout. Ils formaient un beau couple : le lapin à redingote et la svelte lapine aux oreilles éthérées, Jules et Nina.
    Jules est parti au bout de deux ans avec une apprentie-dentiste, en laissant la maison à Nina, et trois portées de lapineaux sur les bras. Je me suis occupée des gosses. On vivait avec les récoltes de trèfle et de mâche, du verger d'à côté. Les enfants ont grandi et Nina a enfin pu respirer. Elle a décidé qu'elle était folle et s'est faite internée dans un terrier psychiatrique. C'est pas idiot comme solution.
    Benoît, dans tout ça, il aimait tout le monde. Vous voyez ? Sans voir les défauts des gens. Il s'enthousiasmait pour un rien. Il est tombé amoureux, le pauvre, à quinze ans, d'une lapine incolore et inodore de son lycée. Un soir il est revenu en pleurant à la maison, parce que "Flora" s'était moquée de ses dents riquiqui. Je lui ai promis qu'on lui ferait un traitement pour lui faire pousser les dents. Mais ya pas d'engrais pour les dents, vous savez. On a tout essayé, même votre horrible appareil, Monsieur Newman, mais il avait les dents emprisonnées dans du béton, je vous assure. Dans ma famille, on a les gencives solides.
    Bon, la fille est morte dans un accident de bateau l'année d'après, et mon petit-fils a enterré son premier amour bien au fond, bien profond dans son coeur d'enfant triste. Bon débarras, voilà ce que je me suis dit. Il va passer à autre chose.
    Il s'est mis à écrire des poèmes sur les jeunes filles qui disparaissent en laissant des blessures indélébiles.
    Et puis il a fait des études sur des lapins qu'écrivaient des poèmes. Je ne voyais pas l'intérêt en termes de kilos de carottes, mais il n'était pas du genre à écouter sa mère-grand. Sa thèse sur la poésie du XVIème siècle, là, vous savez. Alors ça, il commençait à me regarder de haut par-dessus ses lunettes, en parlant d'une voix aiguë. C'est bête, les jeunes. C'est dommage qu'il soit mort aussi bête. J'aurais aimé le connaître intelligent. Et puis il était re-tombé amoureux entre-temps, cet idiot. Il me l'a dit la dernière fois qu'il est venu me voir.
"Mère-grand, il m'a dit, ma vie n'a plus de sens.
- Arrête tes betîses, mon gros, je lui ai dit. C'est à cause d'une fille ?
- Oui.
- Comment elle s'appelle ?
- Marguerite.
- Tu la connais depuis quand ?
- Depuis longtemps.
- Parle-lui.
- Elle a un mec.
- Passe à autre chose, alors.
- Non, c'est pas ça. Tu comprends rien. Tous ces lapins... Tous ces lapins..."

"Tous ces lapins ? interrompit Ali Newman. Que voulait-il dire ?"
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Mardi 30 octobre 2007 2 30 /10 /Oct /2007 10:30
    - Entrez, dit la vieille lapine en entraînant Ali vers le centre de la pièce. Ali émit un petit sifflement  exclamatif en regardant autour de lui. C'était un terrier-bâtisse d'époque, en pierres portées une à une depuis la carrière des Monts Tordus. Ali Newman visualisa un instant la longue procession de lapins exténués qui avait dû porter sur le dos et à brouette ces pierres tranchantes, caprice d'un suzerain médiéval.

Près de la cheminée, une lapine de dos.

Ali goûta cette attente sereine qu'elle se retourne, la lenteur de ses mouvements quand apparut  son museau boudeur d'abord, puis ses cils et ses yeux grands ouverts.
- Ca va ? dit Ali, ne sachant quoi dire d'autre.
- Vous en avez mis du temps, dit Marguerite en souriant.
- Je vous ai perdue à la sortie du train, et j'ai raté le bus.
- Je vous sers quelque chose ? interrompit la vieille, agacée par ces circonvolutions de lapins en parade. J'ai du sirop de tilleul et de l'essence de mâche.

Ils prirent de l'essence de mâche.
- Ca me coûte plus rien, dit la vieille en secouant la bouteille d'essence, la mâche ne se vend plus. Il faut bien que je vide mes stocks...
Elle avait l'air ailleurs. La discussion se traînait comme un ruisseau à l'agonie.
- Vous êtes pas des boute-en-train, j'ai vu mieux comme détective, reprit la maîtresse de maison. Pas évident de parler des morts, hein ? La police ne vaut pas mieux, remarque. Tous des incompétents. Alors je vais faire le boulot à votre place. Je vais ressusciter mon petit-fils - par les mots bien entendu, faites pas cette tête. Ecoutez.

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Vendredi 19 octobre 2007 5 19 /10 /Oct /2007 22:29
    Le commissaire en avait vu d'autres, et pourtant... Pourtant Marguerite, avec son petit air pète-sec et ses yeux qui vous regardent droit, comme si vous faisiez partie d'une espèce différente, vaguement ennemie, Marguerite ouvrait une brèche. Que détient-elle donc, cette lapine enamourée d'un stupide thésard décédé, quel est son secret ? Son indifférence, se disait le commissaire, avait le don de susciter le doute même chez les lapins importants, ceux qui disent : "Eh oui ! Et voilà... Voici mon histoire, pas mal, hein ?"
    Cancanet se demanda s'il se considérait comme un de ces lapins importants. Commissaire ! C'est pas mal, quand même. Mais non. Non... Une position malgré tout subalterne, un rouage, dans ce fonctionnement faussement huilé. Avait-il jamais résolu une seule affaire à lui tout seul ? C'était plutôt la logique des faits eux-mêmes qui avaient conduit les malfaiteurs et autres voleurs de poules à exhiber leurs pauvres motifs. Celui qui se fait prendre veut être pris. Les autres vivent dans une impunité moite grâce au silence d'une prairie complaisante.
    - Chef, lui dit Charles. Chef, je crois qu'y a un autre lapin qu'entre chez la mère-grand.
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Lundi 15 octobre 2007 1 15 /10 /Oct /2007 10:17
     Quand elle fut descendue du train, Marguerite prit un bus, puis un taxi,  et marcha  enfin  un petit kilomètre  à travers  une forêt de pins inflexibles. Le bruit chouintant des pas de Charles et de Cancanet  sur le tapis d'aiguilles  et de feuilles était absorbé par les hululements du vent. "Elle est facile à suivre, chuchota Charles. Elle ne se retourne jamais." Cancanet lui lança un regard noir en se mettant un doigt sur le museau. Charles tressaillit comme sous l'effet d'une morsure (il imagina un instant le dard jaune et noir d'un scorpion bicolore) et se tut en baissant la tête.
    La silhouette de Marguerite, de plus en plus mince, semblait s'allonger vers le ciel violacé,  découpé en hauteur entre les arbres. Bientôt elle marcha côte à côte avec un filet de fumée blanche, fantomatique. Après une montée brusque, les deux lapins redescendirent une petite pente et virent, perchée sur une deuxième montée sinueuse, une maisonnette en pierre dont la cheminée projetait ce long filet de fumée persistant.
Marguerite frappa à la porte en bois et disparut à l'intérieur de la maison.

    "Et voilà, dit Cancanet. Il n'y a plus qu'à attendre.
- Attendre quoi, chef ? dit Charles.
Cancanet rejetta ses longues oreilles en arrière, perplexe.
- Que vient-elle faire chez la grand-mère de Silence ? se demanda-t-il tout haut.

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