Ce matin, Martin Lapinet sent des vibrations négatives dans son terrier. Marguerite, sa copine, est allée cueillir des violettes pour le petit-déjeuner. Dans le silence de cette solitude inopinée, il réfléchit. Ses pensées, en les arrangeant un peu parce qu'elles partent dans tous les sens, comme les branches d'un pommier, ressemblent à ça :
"Je sais que la plupart des gens me détestent. Tiens, il y a un beau rayon de soleil qui passe dans le terrier. Zut, une fourmi dans ma tasse de thé. Il faudra que je passe l'aspirateur. Oui. Les gens me détestent. Et je les déteste aussi. Et c'est bien ainsi. Les lapins ne sont que faussement sociables. On les dit prolifiques. Mais après la naissance, les lapinets sont délaissés par leurs parents. Eux-mêmes ont ensuite des enfants, qu'ils délaissent aussi sec. C'est comme ça. C'est le cercle de la prolifération.
Depuis que j'ai dit à un colloque sur les engrais non dégradables que Marguerite était une tache, tout le monde me critique. Dans les journaux, dans les blogs. Je suis devenu célèbre rien que pour ça. Parce que je suis un gros macho de lapineau. Et c'est tant mieux. Parce que je ne vaux pas grand-chose. Parce que Marguerite est une déesse et que je profite d'elle. Je lui gâche la vie. Je lui pompe son air, son énergie, sa beauté. Mais elle est d'accord. C'est l'amour.
A quoi cela sert-il de vivre. Mentir. Donner le change. Faire des conférences sur la manière de planter les choux. Je ne peux pas m'empêcher de haïr, de détruire les plantations de maïs qui ne m'appartiennent pas. Marguerite, c'est la plus belle plantation de maïs que j'aie jamais vu. Si je n'avais pas cet horrible caractère de lapin dévoreur de maïs..."
Mais Marguerite est revenue avec un bouquet de violettes. Elle les a fait cuire à la vapeur dans un couscoussier, et les joliment dressées en salade. Marguerite et Martin les ont mangé goulûment, noyant leurs querelles dans la douceur de l'instant, la fraîcheur du terrier,la beauté du printemps.
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