Le blog de mes sensations quotidiennes sans importance, mais bizarres quand on y réfléchit bien...
Depuis quelques temps, chroniques (fictives ! Non je ne prends pas de carottes hallucinogènes !) d'un lapin universitaire, Martin Lapinet, dans la catégorie "L'Université de botanique (un monde de lapins)"...
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Le terrier est investi de lapins en uniforme. Des voitures de police sont garées devant la porte. Un bandeau jaune et noir coupe le sentier : zone sinistrée. Le vent gémit des secrets tourbillonnants dans la prairie frémissante, Marguerite l'écoute, prostrée sur une chaise longue devant la fenêtre. - Essayez de vous rappeler... lui dit le commissaire Cancanet. - Je n'ai rien à ajouter. Je suis rentrée avec les beignets de fenouil, j'ai ouvert la porte, et j'ai vu... cette chose... cette momie... assise sur le canapé... avec le râteau de Martin à la main...
Elle n'avait pas compris tout de suite. Cela devait être une blague. Une fausse momie, un faux lapin recouvert de bandelettes. Puis elle avait senti l'odeur de la mort. Un léger début de puanteur, comme une poubelle cuisant sous le soleil. En face d'elle, sur le canapé, était assise la Mort elle-même, recouverte de bandelettes blanches, les longues oreilles dressées, le râteau à la main.
Elle avait hurlé, avait couru chez les voisins, Monsieur et Madame Smith. Ils s'étaient occupés de tout. Avaient appelé la police. Lui avait lentement expliqué qu'elle venait de voir un lapin mort, dépouillé de sa peau comme les victimes de l'université, puis recouvert de bandes de crêpe de coton. Les policiers avaient retiré le corps du terrier et le commissaire Cancanet lui avait demandé de revenir avec lui sur les lieux du crime. Elle lui avait détaillé chaque instant de sa matinée, comment Martin s'était levé à l'aurore, comment elle l'avait regardé faire des sillons rageurs près des salades. Où était-il à présent ? Qui était ce lapin mort et ridiculement habillé de bandelettes, trouvé au beau milieu de son salon ?
- Tout porte à croire qu'il s'agit de Martin lui-même, lui dit Cancanet d'une voix douce. -Ce n'est pas Martin, dit Marguerite avec froideur. Je l'aurais reconnu.
Martin est rentré tard hier soir : vers deux-trois heures du mat. Je lui ai gratté le dos des oreilles dans un demi-sommeil puis j'ai à nouveau sombré. A potron-minet, j'ai ouvert un oeil et je l'ai vu guetter les rayons rosés du jour entre les interstices des volets. Il s'est levé sur la pointe des coussinets pour ne pas me réveiller, puis j'ai entendu le grincement caractéristique de la porte de la cuisine. C'est une jolie porte en bois ajourée, peinte en bleu ciel, qui donne sur le potager. Je me suis dit : "C'est mauvais signe : Martin jardine." Quand il est très énervé, il arrose, dépote, rempote et sème avec rage.
Je suis allée le regarder en cachette par la fenêtre ronde de la cuisine. Il râtissait la terre fraîche. Il avait son air concentré : les sourcils froncés et le museau boudeur. Il a fait des sillons rigoureusement parallèles près de la plantation de salades. Je me suis dit : il est quand même bizarre, mon choux de bruxelles chéri.
Je suis retournée me coucher et j'ai vu une enveloppe sur la table de nuit. "Pour Marguerite". Un mot d'amour de Martin ? J'ouvre : "Marguerite, promets-moi d'être forte. Le danger est imminent. Je ne pourrais pas y échapper. Je ne fais pas confiance à la police, Cancanet est bien gentil mais c'est un mou. Si quelque chose m'arrive, appelle le détective Newman, il pourra t'aider. Voici son numéro : 333 22. Je t'aime, Martin."
Il a vraiment pété un plomb, mon lapineau. Je vais lui acheter des beignets de fenouil frais. Pour le petit-déjeuner, avec un bon jus de citrouille, y'a que ça d'vrai.
Suite à un trop grand nombre de connections, le serveur de l'Université de botanique est en panne. Nous vous prions de vous reconnecter ultérieurement, et vous rappelons que l'Université ne dispose pas de vidéo du dépouilleur.
Martin Lapinet et le commissaire Cancanet boivent une grenadine en terrasse. L'étang turquoise, en contrebas, est strillé par le vent. De temps à autre, le regard de Martin est attiré par une zébrure sombre entre les nénuphars : une carpe, peut-être ? Le commissaire Cancanet lui parle de sa voix nasillarde, gentiment, comme à un enfant. - Vous comprenez, Lapinet, la situation est difficile, difficile... Le meurtre de Salsifis, puis Benoît Silence aujourd'hui... J'ai du mal à croire que vous soyiez capable d'une telle... sauvagerie. - Mais... c'est faux, dit Martin faiblement. Martin n'a pas tellement envie de parler. Il se sent attiré par l'étang. Son odeur de vase et de larves de mouches. Il imagine le repos que ce serait, de se décomposer lentement dans l'eau, avec ce goût de liqueur d'herbes refluant dans la bouche. Un lapin mort dans l'étang, pattes immobiles. Il parvient à articuler : - Je suis en danger. Il veut ma peau. - Qui donc, mon cher ? - Le dépouilleur. C'est moi qu'il cherche, essayez de comprendre... Salsifis s'est fait zigouillé dans l'amphi Poil de Carotte, où j'aurais dû donner cours si Salsifis ne m'avait pas menacé de me retirer mon TD l'an prochain. Pareil pour Silence : on a échangé nos heures de TD à la dernière minute, mais personne n'était au courant, pas même les élèves. - Pourquoi cet échange ? - Il voulait partir lundi à la montagne, voir sa mère-grand. - Vous m'intéressez, Lapinet, dit Cancanet d'un air profond. Continuez. - Je suis la prochaine victime, c'est évident, dit Lapinet en essayant de garder son calme. Lundi matin, salle F11. Il ne va pas me rater, cette fois. - Ecoutez, Lapinet, dit Cancanet en plissant les yeux, appelez-moi lundi avant de partir, je vous escorterai avec deux de mes lapins. Mais détendez-vous et finissez votre grenadine. Si ce que vous dîtes est vrai, vous avez un jour de sursis : le dimanche, il n'y a pas cours !
Benoît Silence est mort. Le commissaire Cancanet me l'a appris par téléphone. Il voulait savoir où était Martin. Je lui ai dit qu'il était au lit. Il en a déduit qu'il n'était pas mort. J'ai dit : oui. Enfin, non, il n'est pas mort, bref, vous me comprenez. Vous n'auriez pas un petit problème pour mener vos enquêtes ? Cancanet m'a répondu que c'était Martin qui avait un problème : "C'est le principal suspect, m'a-t-il expliqué. Vous ne lisez pas les journaux ? Les deux meurtres ont eu lieu dans des salles où il était en rivalité avec d'autres profs pour donner cours." C'est débile, j'ai dit, on ne tue pas quelqu'un pour une histoire de salle. Il a répondu : "C'est une sale histoire".
Benoît Silence est mort. J'aimais bien son nom. Il m'avait vaguement draguée quand j'étais en licence de botanique. Il me regardait fixement quand je passais dans les couloirs. Mais il avait des dents de devant ridiculement courtes. Je n'y ai jamais beaucoup prêté attention, à ce lapin. Juste une légère sensation de pétales froissés quand je passais près de lui.
Sa mort me met face au fait accompli. On croise des gens dans la vie, et puis ce silence.
Bon après-midi, le quotidien vespéral des lapins, titrait aujourd'hui, au grand dam des universitaires prenant leur thé dans des tasses en porcelaine :
"DEUXIEME MEURTRE A L'UNIVERSITE DE BOTANIQUE
Alors que l'enquête sur le meurtre du professeur Salsifis, retrouvé sauvagement scalpé hier dans l'amphithéâtre Poil de Carotte, en est encore à ses premiers balbutiements, l'Université de Botanique est à nouveau amputée d'un de ses membres. En entrant en cours ce matin, salle B018, les étudiants ont en effet découvert, suspendu à une corde, le cadavre horrifique de leur maître-auxiliaire. Sur le bureau de ce dernier, on a aussi retrouvé, dans un panier en osier, des champignons de Paris et des lardons. Selon le secrétariat de l'Université, la victime serait soit Benoît Silence, qui préparait une thèse sur "Le potager dans la poésie du XVIème siècle", soit Martin Lapinet, dont le dernier livre, Les choux sont-ils à la mode ?, est classé n° 5 des ventes à la FNAC. "J'espère que ce n'est pas Lapinet, nous a confié une des étudiantes en colère du TD, j'aimerais qu'il m'explique pourquoi il ne m'a pas mis la moyenne à mon exposé". Moins terre-à-terre, un étudiant redoublant nous donne à chaud ses impressions : "Après ce qui s'est passé hier, on n'imaginait pas que le cauchemar allait recommencer. La découverte du corps, puis l'incertitude sur l'identité de la victime. Tout ça parce que les profs n'arrivent jamais à se mettre d'accord entre eux sur les salles où ils vont donner cours. Et quand je vois des élèves qui disent quel prof ils préfèreraient voir crever, moi je dis : c'est glauque." Malgré cette situation préoccupante, le directeur de l'Université refuse de fermer les locaux : "Nous ne cèderons pas à la panique et nous continuerons d'assurer les cours" a-t-il sobrement déclaré. Jusqu'à ce que mort s'ensuive ? Espérons qu'il n'y aura pas de prochain épisode..."
- Pourquoi tu me regardes avec cet air effaré ? dit Martin en souriant. Il était beau, la cravate un peu défaite. - Tu m'as fais peur, je ne t'ai pas entendu rentrer, dit Marguerite en faisant légèrement reculer sa chaise. Elle écarquillait les yeux, son petit cahier fermé devant elle. - Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda-t-il en remuant le museau, flairant le secret. - Rien, rien... Tu es beau, ajouta-t-elle avec passion. Tu as de belles oreilles. Martin rougit, cils baissés. Même les racines de ses moustaches brillèrent d'un feu discret. - Ma douce, dit-il en la prenant dans ses bras - et ils s'embrassèrent en fermant les yeux très très fort. "Si je garde les yeux fermé pendant trente secondes, se dit Marguerite, ce n'est pas lui l'assassin."
J'ai décidé de commencer ce journal intime car j'ai un mauvais pressentiment. A partir de maintenant, je vais noter tout ce qui me paraît bizarre. J'ai vu la tête de Martin tout-à-l'heure. Il rentrait de la morgue, les oreilles pendantes et l'air hagard. Il s'est étendu sur le canapé, puis il a dit, lentement : "CHANGER DE PEAU". Et il est ressorti prendre l'air. Il n'est pas normal. Je le sens. C'est lié au meurtre à l'université. Mais il y a du bruit, je crois qu'il rentre. C'est lui !
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