"Imaginez un lapineau aux yeux bruns innocents, et des taches du même brun sur sa fourrure claire. Petit déjà, Benoît avait des longs cils
mélancoliques qui lui donnait l'air triste d'un lapin adulte. Ou c'était la pupille, trop dilatée, qui me faisait dire : Arrête de me regarder bêtement, Benoît ! Fais quelque chose, Benoît !
Mon petit-fils... Je crois qu'il a toujours cru qu'il serait malheureux, pourtant, vous pouvez me croire, sa mère lui a donné la meilleure éducation qui soit, dans un
terrier-bâtisse, vous pensez ! J'étais pas mécontente, au début, quand elle a déniché son lapin de la haute, un vrai mari sur mesure, gentil et riche et tout. Ils formaient un beau couple : le
lapin à redingote et la svelte lapine aux oreilles éthérées, Jules et Nina.
Jules est parti au bout de deux ans avec une apprentie-dentiste, en laissant la maison à Nina, et trois portées de lapineaux sur les bras. Je me suis occupée des gosses. On
vivait avec les récoltes de trèfle et de mâche, du verger d'à côté. Les enfants ont grandi et Nina a enfin pu respirer. Elle a décidé qu'elle était folle et s'est faite internée dans un terrier
psychiatrique. C'est pas idiot comme solution.
Benoît, dans tout ça, il aimait tout le monde. Vous voyez ? Sans voir les défauts des gens. Il s'enthousiasmait pour un rien. Il est tombé amoureux, le pauvre, à quinze ans,
d'une lapine incolore et inodore de son lycée. Un soir il est revenu en pleurant à la maison, parce que "Flora" s'était moquée de ses dents riquiqui. Je lui ai promis qu'on lui ferait un
traitement pour lui faire pousser les dents. Mais ya pas d'engrais pour les dents, vous savez. On a tout essayé, même votre horrible appareil, Monsieur Newman, mais il avait les dents
emprisonnées dans du béton, je vous assure. Dans ma famille, on a les gencives solides.
Bon, la fille est morte dans un accident de bateau l'année d'après, et mon petit-fils a enterré son premier amour bien au fond, bien profond dans son coeur d'enfant triste. Bon
débarras, voilà ce que je me suis dit. Il va passer à autre chose.
Il s'est mis à écrire des poèmes sur les jeunes filles qui disparaissent en laissant des blessures indélébiles.
Et puis il a fait des études sur des lapins qu'écrivaient des poèmes. Je ne voyais pas l'intérêt en termes de kilos de carottes, mais il n'était pas du genre à écouter sa
mère-grand. Sa thèse sur la poésie du XVIème siècle, là, vous savez. Alors ça, il commençait à me regarder de haut par-dessus ses lunettes, en parlant d'une voix aiguë. C'est bête, les jeunes.
C'est dommage qu'il soit mort aussi bête. J'aurais aimé le connaître intelligent. Et puis il était re-tombé amoureux entre-temps, cet idiot. Il me l'a dit la dernière fois qu'il est venu me
voir.
"Mère-grand, il m'a dit, ma vie n'a plus de sens.
- Arrête tes betîses, mon gros, je lui ai dit. C'est à cause d'une fille ?
- Oui.
- Comment elle s'appelle ?
- Marguerite.
- Tu la connais depuis quand ?
- Depuis longtemps.
- Parle-lui.
- Elle a un mec.
- Passe à autre chose, alors.
- Non, c'est pas ça. Tu comprends rien. Tous ces lapins... Tous ces lapins..."
"Tous ces lapins ? interrompit Ali Newman. Que voulait-il dire ?"
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